Entretien avec Michel Delire

 

            Rares sont les anciens élèves du Séminaire qui ne connaissent pas Michel Delire : s’ils sont trop âgés ou trop jeunes pour l’avoir eu comme professeur de gymnastique, leurs enfants ou leurs parents n’ont pas manqué de vanter auprès d’eux ses qualités de pédagogue et de footballeur hors pair. Joueur à l’Olympic de Charleroi, au Standard, plusieurs fois international, puis entraîneur-joueur à Jambes et à Namur, Michel Delire ne pouvait que susciter l’admiration de ses jeunes élèves, éblouis par leur vedette de professeur, dont ils entendaient parler à la radio et à la T.V.  Mais à l’admiration se mêlait l’affection, parce que celui qui aurait pu avoir « le gros cou » a toujours su s’attacher la sympathie des élèves par sa simplicité et sa franchise.

            Nous avons rendu visite à Michel Delire dans la maison qu’il habite à Rivière, au bord de la Meuse. Nous avons évoqué avec lui ses heures glorieuses passées au service de l’équipe nationale belge, du Standard et de l’Olympic. Et nous l’avons surtout fait parler sur toutes ces années vécues au Séminaire (36 ans !). Profondément attaché à une école à laquelle il a rendu tant de services, il n’a jamais laissé sa carrière sportive empiéter sur son métier d’enseignant. Cela avait déjà frappé le journaliste de « Vers l’Avenir », venu l’interroger le 2 mars 1960 après le match Belgique – France et qui écrivait : « Delire prend sa profession à cœur. Sa sélection comme centre-avant des Diables Rouges ne l’a pas empêché de respecter scrupuleusement son programme de moniteur au Petit Séminaire de Floreffe. »

 

BA – Commençons par le commencement : Michel Delire a tout de même bien eu une vie avant Floreffe, peut-il nous en parler ?

 

MD – Je suis né à Châtelineau en 1933. Après mes primaires, je suis déjà passé deux ans … par Floreffe (eh ! oui…) avant d’aller faire deux ans à Saint-Berthuin à Malonne. Puis ce fut l’Ecole de l’abbaye d’Aulne : régendat en éducation physique et kinésithérapie.

 

BA – Et de là, tu es arrivé tout de suite au Séminaire ?

 

MD – Oui, mais je donnais cours dans plusieurs écoles, parce qu’il y avait moins d’heures d’éducation physique qu’aujourd’hui. A Floreffe, par exemple, au début, je n’avais que six heures de cours, une par année. Pour avoir un horaire complet, je suis allé au collège de Burnot. J’ai donné cours aussi à Tournai et aux Aumôniers du Travail, à Charleroi. Il me fallait quatre écoles pour avoir un horaire complet ! (NDLR : le nombre élevé d’élèves par classe ne doit pas vous surprendre. En 1954-55, l’abbé Poskin donnait cours, en 4ème latine, à une classe de 38 élèves…)

 

BA – Quand tu es arrivé au Séminaire, en 1955, qui donnait cours de gymnastique ?

 

MD – C’était l’adjudant Noël, qui donnait cours à tous les élèves le dimanche matin, après la messe. Je crois qu’il y avait deux groupes : un groupe de petits et un groupe de grands. Tous gardaient les vêtements qu’ils portaient, ce n’est que plus tard que la tenue de gymnastique fera son apparition.

 

 

BA – Sur quelques années, tu as connu – et apporté – beaucoup de changements ?

 

MD – Oui. En plus du cours de gymnastique et des matchs du mercredi après-midi, qui avaient lieu au terrain de foot, au pied du Séminaire (ce fut d’abord le mardi et le jeudi après-midi) *, il y avait les compétitions entre écoles – foot, puis cross et basket. Je suivais les équipes dans leurs déplacements, contre Dinant, St-Aubain, St-Louis, etc. Cela, c’était les activités ordinaires. Mais tous les deux ans, à peu près, une activité exceptionnelle réunissait tous les élèves : la « fête de gymnastique ». Là, mon vieux, c’était vraiment quelque chose ! Les parents étaient invités, il y avait un monde fou ! Quand j’y pense, il fallait le faire : rassembler tout ce monde, obliger les élèves – tous internes à l’époque – à revenir plus tôt le dimanche pour s’entraîner… ils n’étaient pas toujours contents ! (NDLR : la première fête de gymnastique fut mise sur pied en 1957)

 

BA – Qui décidait qu’il allait y avoir une fête de gymnastique ?

 

MD – On en parlait, et je donnais mon avis. C’est comme pour l’uniforme : je l’ai proposé, je ne l’ai pas imposé. Et cela n’a posé aucun problème aux élèves… parce qu’ils avaient leur prof de gym. qui était international de football !

 

BA – Parlons-en, justement, de ta carrière sportive : elle a commencé en même temps que ta vie professionnelle ?

 

MD – Oui, à peu près. C’est en 1957 ou 1958 que j’ai commencé à jouer en 1ère division. A l’Olympic. Ce n’était pas toujours facile de combiner l’enseignement et les entraînements, qui avaient lieu tous les jours, à 18 h. 30, mais voilà, c’était comme ça. De mes cinq sélections en équipe nationale, deux matchs ont particulièrement retenu l’attention. Contre la Hollande, la Belgique était menée… 9 – 0. J’entre à la fin de la partie, je marque tout de suite et je sauve l’honneur de la Belgique : 9 – 1 ! Contre la France, par contre, on a fait match nul (0 – 0). Tu vois, sur cette photo, la foule qu’il y avait. Si nous avions gagné, nous étions qualifiés pour la coupe du monde ! (NDLR : c’était au Heysel, le 27 octobre 1957. Michel Delire, ce jour-là, marqua un but qui fut injustement annulé. Quand on pense que la France finit troisième de cette coupe du monde, on évalue la qualité de notre équipe nationale.)

 

BA – L’ovation que tu as reçue des élèves, quand tu es rentré au Séminaire ! Pour eux, tu étais le Bon Dieu (ce qui n’est pas rien, dans une école catholique…) ! Au fait, dans quel club t’es-tu le mieux plu ?

 

MD – A l’Olympic. C’était plus familial. Bien sûr, au Standard, j’ai côtoyé des grands joueurs. C’était l’époque des Claessen, Piters, Paeschen, Vliers… Je m’y suis bien plu mais je n’étais pas assez fort pour le noyau. Ils étaient plus forts que moi. Et, à la fin, il y avait des Hongrois, des Espagnols, donc des problèmes de langue et des difficultés pour se comprendre.

 

 

* Lors des après-midi de détente, les élèves avaient le choix entre la promenade et le football (sur les terrains le long de la Sambre et aux « Champs-Elysées »). Et durant les longues récréations de midi existaient depuis un certain temps déjà du football, de la balle pelote et de la balle au poing sur les contreforts de l’église.

 

 

 

BA – Dans le fond, la famille compte beaucoup pour toi : l’Olympic, le club de ton cœur, offrait une structure plus petite, le Séminaire avait un climat assez familial, et, encore aujourd’hui, tu vis entouré des tiens puisque trois de tes quatre enfants habitent près de chez toi.

 

MD – C’est absolument vrai !

 

BA – Et tu gardes de bons souvenirs du Séminaire ?

 

MD – Ah ! oui… J’y ai été un des premiers professeurs laïcs (après Arthur Delvaux, professeur de mathématiques au cycle inférieur, et Jean Van de Cauter, professeur de musique). Dans les années 55 – 60, quand on était au réfectoire, il n’y avait pratiquement que des prêtres. Et je m’entendais très bien avec beaucoup d’entre eux, surtout avec Louis Dubois, Jacques Ferminne, Jean Nélis et puis, plus tard, André Magonet. Tiens, je me rappelle une anecdote amusante. Le chanoine Jacques était supérieur. Tous les mardis, je revenais de Charleroi vers 21 h. pour jouer au badminton avec Marcel Maquet, Pol Jeanty et Louis Dubois. Un soir qu’on jouait avec beaucoup d’entrain, voilà que s’ouvre la porte ; le supérieur apparaît et nous dit, d’un ton qui n’admettait pas la réplique : « Dites, Messieurs, regardez votre montre : il est 23 h. 30 ! » On n’a rien dit. On a arrêté de jouer, et on est parti sans même se dire au revoir… Oui, le régime était tout de même sévère à l’époque du chanoine Jacques. Plus tard il s’assouplira avec l’abbé Dubois.

 

            Nous continuons à évoquer avec Michel Delire ces « temps extraordinaires », comme il les qualifie lui-même. Nous lui rappelons l’ambiance des matchs de foot profs – élèves, dans lesquels les spectateurs les moins sportifs devenaient d’ardents supporters ; la fierté que nous avions tous à lire, le mercredi soir, au tableau d’affichage du perron du « Carré », les résultats des compétitions inter-scolaires (souvent Floreffe était très bien classé) ; l’animation des rentrées du dimanche soir quand il y avait un match de basket, opposant une fois de plus profs et élèves, en présence des parents venus ramener leur(s) enfant(s) à l’internat. Toutes ces activités créaient des liens, forgeaient uns ambiance conviviale.

            De son côté, Michel Delire nous parle encore de la nouvelle salle de gymnastique, inaugurée en 1967 ; de son travail comme responsable du sport scolaire à la FNSEL, qu’il appréciait parce qu’il le conduisait aux quatre coins de la province. « Partout, j’ai toujours été bien accueilli. » Normal, pour cet homme chaleureux, au contact facile. Bien accueilli, il le fut aussi au Zaïre (aujourd’hui « République démocratique du Congo ») quand il entraîna, à la fin de sa carrière, l’équipe de Mazembe. « Une expérience extraordinaire, humainement et sportivement », dit-il.

            Aujourd’hui Michel Delire est confronté à des ennuis de santé mais, comme d’habitude, il affronte ces épreuves avec le courage qu’on lui connaît. Et, comme lors de ses matchs, nombreux sont ses supporters, qui admirent sa volonté et sa force de caractère. Et puis, sa famille est là : Luc, professeur d’éducation physique au Séminaire ; Thérèse, professeur d’éducation physique à l’école primaire du Séminaire ; Jean-Michel, dont l’épouse – Isabelle Rondeaux – est professeur au Séminaire ; et il voit souvent Marc (ancien de la rhéto 82) puisqu’il est responsable francophone et présentateur de Onze, la chaîne « foot » de Belgacom TV.

 

 

 

                                   Décidément, chez les Delire, le Séminaire c’est vraiment une affaire de famille…

 

 

 

            A cet entretien, réalisé en juillet 2005, nous joignons deux témoignages, de personnes qui connaissent bien Michel Delire. L’un vient d’un ami, l’abbé Louis Dubois, le dernier supérieur du Séminaire. L’autre, d’un ancien élève, Michel Lecomte, responsable des sports à la RTBF.

 

 

 

                                               Voir 2 feuilles annexes